Temps de lecture : 6 min · Technique accessible à tous
Une fleur fraîche posée sur un tissu, un marteau, quelques coups secs : l’image se transfère avec une précision que les encres industrielles ne peuvent pas imiter. Chaque nervure, chaque variation de la plante apparaît dans l’empreinte, impossible à reproduire artificiellement. C’est le tatakizome, une technique d’impression végétale japonaise dont le nom dit tout : tataki signifie frapper, zome signifie teindre. Frapper pour teindre. Pas de bain, pas de produits complexes, pas d’attente (mis à part lorsque l’on fait un mordançage en amont pour que les couleurs de plantes restent). La plante cède ses pigments sous la pression, et ce qui reste sur le tissu, c’est l’empreinte exacte du moment.
L’impermanence comme intention
Le tatakizome n’est pas une technique de reproduction. On ne cherche pas à obtenir deux fois le même résultat. Chaque fleur est différente, chaque frappe est différente, et les pigments végétaux s’atténuent avec la lumière et les lavages. Ce n’est pas un défaut : c’est précisément ce à quoi fait écho la philosophie japonaise du mono no aware, cette sensibilité à la beauté des choses précisément parce qu’elles passent. La fleur de cerisier est belle mais elle tombe. L’impression sur tissu est belle mais elle va s’estomper.
À la différence de la teinture à l’indigo ou à la garance qui visent la permanence et la reproductibilité, le tatakizome revendique l’inverse : on ne contrôle pas, on compose avec ce que la nature offre au moment où elle l’offre et c’est assez magique !
Tuto : le process
Le support
Sur tissu : coton, lin, soie ou encore chanvre. Les fibres synthétiques ne fonctionnent pas. Laver le tissu avant pour éliminer les apprêts industriels.
Sur papier : papier aquarelle ou papier épais, non couché. Le papier fait main est l’idéal car assez poreux ! Le tatakizome fonctionne très bien sur papier (voir section suivante).
Le matériel
Un marteau à tête plate ou un rouleau en bois lourd. Une planche en bois ferme comme surface de travail. Une feuille de papier sulfurisé ou un tissu pour intercaler entre le marteau et le support. Le papier calque fonctionne également très bien, c’est ce que l’on préfère utiliser !
Les plantes
Sur tissu, toutes les plantes ne fonctionnent pas : il faut des espèces à potentiel tinctorial, c’est-à-dire suffisamment riches en pigments naturels pour teindre une fibre.
Certaines plantes faciles à trouver au jardin fonctionnent particulièrement bien, comme le cosmos sulfureux, les œillets d’Inde ou la rose trémière, et plus largement toutes celles riches en pigments naturels. Nous partagerons bientôt une sélection des plantes les plus efficaces, avec leurs résultats en impression. Pour des motifs plus graphiques, les feuilles nervurées comme la fougère ou l’ortie offrent des empreintes fines et bien définies.
Un bon indicateur avant de se lancer : presser la tige ou le pétale entre les doigts. Si un jus coloré s’écoule, la plante a du potentiel de transfert. Plus elle est juteuse et fraîche, plus l’empreinte sera intense au moment de la frappe, sans préjuger de sa tenue dans le temps. Éviter les plantes fanées ou sèches : sans sève, il n’y a rien à transférer.
La technique pas à pas
- Étaler le support à plat sur la planche en bois.
- Disposer les plantes fraîches face vers le bas. La face inférieure d’une feuille, plus riche en chlorophylle, donne souvent une empreinte plus intense même si cela dépend des plantes.
- Couvrir d’une feuille de papier calque.
- Frapper de façon régulière sur toute la surface : des petits coups secs et bien ajustés valent mieux que des coups violents et trop appuyés, ça préviendra d’éventuelles bavures.
- Soulever délicatement le papier calque, puis retirer les restes végétaux très délicatement. L’image apparaît immédiatement.
- Laisser sécher à plat, à l’abri de la lumière directe.
Tissu, papier, mordançage : ce qui change selon le support
Sur tissu : deux approches
Sans mordançage, pour un usage purement décoratif : toutes les plantes et fleurs peuvent être utilisées, même celles sans potentiel tinctorial. L’impression ne résistera pas au lavage, mais sur une décoration, un tissu encadré ou une pièce non lavée, laissez libre cours à votre imagination. C’est l’approche la plus directe, la plus spontanée.
Avec mordançage, le tatakizome gagne significativement en durabilité : il résiste au lavage. Dans ce cas, utiliser uniquement des plantes tinctoriales : le mordant ancre les pigments naturels dans la fibre, pas les jus sans potentiel colorant.
Le mordant le plus accessible est le sulfate d’aluminium et de potassium, dit alun de potasse. Dans les drogueries ou chez les fournisseurs de teinture naturelle en ligne. Il se présente sous forme de poudre blanche ou de cristaux.
Le dosage se calcule par rapport au poids du tissu sec : compter 15 % du poids de fibre. Pour 100 g de coton, 15 g d’alun. Dissoudre l’alun dans un petit volume d’eau chaude avant d’ajouter le tissu préalablement mouillé. Monter lentement en température jusqu’à 80-85 °C, maintenir 45 à 60 minutes à frémissement (ne pas bouillir : le coton tolère, la soie ou la laine se fragilisent) et pour un mordançage plus tenace, laisser baigner le tissu dans la solution pendant la nuit.
Laisser refroidir dans le bain. Essorer sans tordre. Le tissu mordancé peut être utilisé immédiatement ou séché et utilisé quelques jours plus tard.
Un autre paramètre joue un rôle clé dans le rendu : travailler sur un tissu sec, le tatakizome offre des empreintes nettes et détaillées, tandis qu’un support légèrement humide favorise une diffusion des pigments et des contours plus doux, presque aquarellés.
Sur papier
Le tatakizome sur papier est autant une technique qu’un terrain d’expérimentation.
Le papier ne nécessite aucun mordançage. Et la règle des plantes tinctoriales ne s’applique plus vraiment : sur papier, des espèces qui ne donneraient rien sur tissu produisent des impressions, parfois avec des résultats surprenants. Un pétale rose peut parfois surprendre avec une impression bleue ou verte selon la composition du papier. Un pétale sans pigment apparent laisse une trace nette. La chimie du papier réagit différemment à la sève végétale, et la seule façon de savoir ce qu’une plante donnera, c’est de tester.
Ce qui est certain : une impression végétale tatakizome sur papier épais, conservée à l’abri de la lumière directe, peut durer très longtemps. Ce ne sont pas des traces éphémères.
C’est cette technique que nous utilisons chez Tribu Indigo pour créer les motifs floraux de nos cartes de vœux. Nous réalisons d’abord des impressions végétales en tatakizome à partir de fleurs fraîches que nous cultivons, puis les numérisons. Ces empreintes deviennent la matière première de nos compositions : la nature crée la texture, nous construisons la scène. Nous les associons ensuite à nos illustrations pour donner naissance à des cartes uniques, à la fois artisanales et graphiques.
Si vous voulez voir le résultat, vous pouvez découvrir ici nos cartes de vœux en tatakizome.
Sources
- National Museums Liverpool, Tataki-zomé : how to make prints from nature
- Jenny Dean, Wild Colour, Mitchell Beazley, 2010
- Yoshiko Wada, Mary Kellogg Rice, Jane Barton, Shibori: The Inventive Art of Japanese Shaped Resist Dyeing, Kodansha, 1983
