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Le bois frappe le tissu avec un claquement sourd. L’artisan soulève le bloc, l’encre est encore brillante, et le motif semble flotter une fraction de seconde avant que les fibres ne l’absorbent. Le bloc reprend sa place quelques centimètres plus loin, même geste, même pression, dans une cadence militaire.
Chez Tribu Indigo, ce geste millénaire commence pourtant ailleurs : sur le papier, où naissent les motifs, avant d’être gravés dans le bois par des artisans puis imprimés sur le tissu. Le même mouvement se répète, identique, dans des dizaines d’ateliers à travers l’Inde. On croit connaître le block print. Il cache en réalité plusieurs traditions qui, une fois le tissu fini, n’ont parfois presque plus rien en commun.
Du bois, un ciseau, deux semaines
Avant d’imprimer quoi que ce soit, il faut le bloc. On le taille dans un bois dense et imputrescible, du teck bien sec ou du bois de rose, capable d’encaisser des années de trempage et de pression sans se déformer. Le sculpteur dessine d’abord le motif sur une face plane, puis creuse tout autour au ciseau fin pour le faire apparaître en relief, en évidant patiemment tout ce qui ne doit pas imprimer. Pour un motif complexe, ce travail seul peut demander plus de deux semaines.
Et s’il faut cinq couleurs dans le motif final, il ne s’agit pas d’imprimer cinq fois au hasard. Il faut cinq blocs distincts, un par couleur, et chacun doit retrouver à la main, sans aucun repère numérique, la position exacte du précédent, centimètre après centimètre sur toute la longueur de la pièce.
À partir de cet instant, tous les ateliers parlent le même alphabet : un bloc de bois gravé, un tissu, une empreinte. Mais chacun invente sa propre langue.
Rien en commun, sinon le début
Deux tissus imprimés au bloc peuvent n’avoir presque rien en commun. L’un sort directement de la table d’impression, sa couleur fixée en une seule étape. L’autre passera plusieurs jours entre une pâte d’argile, une cuve d’indigo, des rinçages et un séchage au soleil, avant de révéler son motif. Pourtant, les deux relèvent du block print. Ce n’est pas le résultat qui les unit. C’est le point de départ : un bloc de bois gravé, un tissu tendu, une empreinte.
La version la plus directe de ce geste est aussi la plus simple : une pâte est appliquée telle quelle sur le tampon, puis pressée sur le tissu, sans détour ni réserve. Au Rajasthan, à une trentaine de kilomètres de Jaipur, les Chippas de Bagru parlent un autre dialecte, le dabu. Le bloc y sert à poser une pâte d’argile en réserve, avant que le tissu n’entre dans une cuve d’indigo. Il en ressort entièrement bleu, sauf aux endroits que la boue avait protégés. Le motif n’apparaît vraiment qu’au rinçage final, comme s’il avait attendu son tour. Cette communauté s’est installée sur ce site il y a environ 400 ans, et transmet sa recette oralement depuis, de génération en génération, chaque famille gardant jalousement ses propres blocs et ses propres motifs.
Plus à l’ouest, dans le Kutch, la communauté musulmane des Khatri va plus loin encore. L’Ajrakh combine réserves et mordants en sept ou huit passages successifs, avant des bains d’indigo puis de garance, pour un motif où le bleu représente le ciel et le blanc les étoiles, et où plus le blanc est net et scintillant, plus la pièce est jugée réussie. Trois gestes, trois familles d’artisans, trois résultats qui ne se ressemblent pas. Un seul objet à l’origine de tout.
Quand l’Inde habillait le monde
Cette famille de techniques a changé le commerce mondial des textiles. Entre 1600 et 1800, l’Inde était le plus grand exportateur de textiles au monde. Les navires des Compagnies des Indes orientales, anglaise et néerlandaise, quittaient ses ports chargés de cotonnades imprimées et repartaient vers Londres et Amsterdam, où ces tissus qu’on appelait indiennes sont devenus un objet de fascination, presque une obsession : leurs couleurs, fixées par ces mêmes chimies de réserve et de mordant, résistaient au lavage comme aucun procédé européen ne savait encore le faire. La demande a été telle que plusieurs pays ont fini par interdire leur importation, pour protéger leurs propres tisserands de laine et de soie. Privée du produit, l’Europe s’est mise à construire ses propres manufactures pour tenter de reproduire ce qu’elle ne pouvait plus acheter. Aucune d’entre elles n’a jamais tout à fait retrouvé la main qui avait sculpté le bloc d’origine.
Tribu Indigo, une voix de plus dans la famille
Tribu Indigo se positionne comme un atelier de design textile. La marque ne cherche pas à reproduire les motifs anciens. Elle dessine les siens, dans un vocabulaire graphique contemporain, et les fait entrer dans cette histoire vieille de plusieurs siècles, où des artisans partenaires les gravent dans le bois et les impriment sur les tissus.
Ce travail se retrouve dans la gamme textile de la marque : pochettes, coussins, sacs …
Le geste direct que pratique Tribu Indigo n’est qu’une des voix de cette famille. Le dabu de Bagru, l’Ajrakh du Kutch : chacun mérite d’être raconté pour lui-même, avec sa chimie, son histoire et ses artisans. Ce sont des récits pour d’autres articles. Celui-ci n’avait qu’une chose à transmettre : sous un même nom, il existe plusieurs manières de faire parler un bloc de bois gravé.
Sources
- Dominique Cardon, Le Monde des teintures naturelles, Belin, 2003/2014
- Jenny Balfour-Paul, Indigo: Egyptian Mummies to Blue Jeans, Archetype Publications, 2006 (recherche de terrain au Rajasthan, 1994)
- B. Mohanty & B. Mohanty, Block Printing and Dyeing of Bagru, Rajasthan, Calico Museum of Textiles, Ahmedabad, 1983
- Maiwa Foundation, documentaire Still in Print, maiwa.com
