Temps de lecture : 7 min · Technique accessible à tous
La couleur de la fleur ne prédit pas la couleur du bain. C’est la première leçon de la teinturière, celle qu’on apprend dès qu’on commence à teindre en jaune avec des plantes. Ce ton, couleur solaire par excellence, semble emprisonné dans les pétales. Pourtant, pour le révéler sur nos fibres, il faut traverser l’histoire et la chimie.
À l’atelier Tribu Indigo, nous avons choisi de nous concentrer, pour la teinture naturelle jaune, sur une triade de fleurs d’été : le coreopsis, le cosmos et l’œillet d’Inde. Ces plantes compagnes, faciles à cultiver, dessinent une palette vibrante, allant d’un éclat beurre au doré le plus profond.
Trois fleurs, trois façons de teindre en jaune avec des fleurs
Pour comprendre notre relation à ces couleurs, il faut d’abord voyager. En Inde, l’œillet d’Inde est partout : il orne les guirlandes, fleurit les autels et accueille les visiteurs à l’entrée des maisons. Une fois les rituels accomplis, ces fleurs sacrées, encore gorgées de pigments, sont ramassées et se voient donner une seconde vie dans les ateliers de teinture.
Pourtant, cette plante vient de plus loin. Elle est originaire du Mexique, importée en Europe puis en Asie par les Espagnols au XVIe siècle. Dans son pays d’origine, les Aztèques appelaient déjà sa cousine, le cosmos, xochipalli (la fleur dorée à peindre et à teindre). Le Codex de Florence, rédigé vers 1569 par le missionnaire espagnol Bernardino de Sahagún, témoigne de l’usage rituel et tinctorial du cosmos bien avant l’arrivée des Européens, une des plus anciennes traces connues de teinture naturelle cosmos.
Plus au sud, au Pérou, le coreopsis était connu sous le nom de pahuau. Sa cueillette était une tâche officielle, confiée sous le contrôle de l’Inca à des fillettes de neuf à douze ans, les pauau pallac, chargées de récolter les fleurs destinées aux parures de l’Inca et de son épouse, comme le décrit la chronique de Felipe Guamán Poma de Ayala en 1615.
Deux chimies secrètes sous les pétales
Malgré la diversité de leurs origines, ces trois fleurs partagent seulement deux voies chimiques pour élaborer leurs couleurs :
- La voie des anthochlores (cosmos et coreopsis) : le coreopsis et le cosmos doivent leur couleur lumineuse à des pigments appelés anthochlores, qui regroupent des chalcones et des aurones. Ces molécules ont la particularité d’être sensibles aux variations de pH ; un simple changement d’acidité peut faire virer la couleur vers le rouge ou l’orangé.
- La voie des flavonoïdes et caroténoïdes (œillet d’Inde) : l’œillet d’Inde emprunte un chemin différent, propre à cette plante, fait de flavonols (notamment la patulétine) associés à des caroténoïdes comme la lutéine.
Au début, le bain ne révèle rien de ces secrets moléculaires. Il ressemble à une eau de cuisson trouble, avant de s’éclaircir et de virer à un or éclatant. Parfois, la surprise est totale, un cosmos aux pétales presque noirs ou pourpres donne un or éclatant.
Chez Tribu Indigo, ces trois fleurs se retrouvent surtout en écoprint, où la vapeur du bain imprime directement leur empreinte sur le tissu, et l’œillet d’Inde s’en sort particulièrement bien au tatakizome, où un simple coup de marteau suffit à faire sortir sa couleur. La teinture naturelle œillet d’inde est aussi l’une des bases de nos kits DIY.
Notre méthode d’atelier : teindre en jaune, étape par étape
Passer de la fleur fraîche au tissu suit un protocole doux qui respecte la fibre, que ce soit pour le coreopsis, le cosmos ou l’œillet d’Inde.
Pour fixer ces couleurs végétales, le mordançage est indispensable. Nous utilisons principalement l’alun de potassium associé à la crème de tartre pour la laine, ce qui adoucit la fibre et garde le jaune très lumineux.
A l’atelier, nous avons un avis tranché : sur ces fleurs, oubliez le fer. Si le sulfate de fer reste un précieux auxiliaire pour d’autres plantes, il éteint ici la magie en faisant virer ces jaunes solaires au gris-olive ou au presque noir. Pour préserver leur transparence et leur éclat naturel, nous ne jurons que par l’alun de potassium.
Pour la récolte, nous privilégions toujours l’usage de fleurs fraîches, tout juste cueillies. Une fleur fraîche donne toujours un jaune plus puissant et plus tenace qu’une fleur séchée. La chimie offre une explication plausible à cette observation : chez d’autres plantes tinctoriales, un séchage trop lent à l’air libre active des enzymes qui hydrolysent les glycosides (les pigments liés à un sucre protecteur) et libèrent des aglycones, des molécules plus sensibles à la lumière. Teindre avec des fleurs fraîches rapidement après la cueillette, reste donc notre pratique, cohérente avec ce que nous observons sur la tenue de nos tons dans le temps.
Vient ensuite l’extraction. Nous couvrons nos fleurs fraîches d’eau froide, nous portons lentement à frémissement, et nous laissons infuser jusqu’à ce que l’eau prenne une couleur or à orangé soutenu. Il n’y a pas de minutage fixe : la durée dépend trop de l’espèce et de la quantité de fleurs pour ça, mieux vaut ajuster à l’œil. Nous évitons de faire bouillir trop fort pour ne pas ternir la couleur. Nous filtrons ensuite soigneusement le bain, car les débris de fleurs laissés dedans créeraient des taches irrégulières sur le tissu.
Nous plongeons alors la fibre mordancée et humidifiée dans le bain tiédi, et nous laissons monter la température doucement. Pour la laine, nous coupons le feu et laissons refroidir la fibre directement dans son bain, pour éviter tout choc thermique qui la ferait feutrer.
Une fois la teinture terminée, un court passage dans un bain alcalin de lessive de cendres de bois peut pousser le jaune vers un orange plus chaud et vibrant, sans altérer sa solidité.
Le jaune ne s’arrête pas au jaune
Ces trois fleurs d’été sont aussi d’excellentes bases pour créer d’autres couleurs par superposition. Passer une tissu dans un bain de teinture naturelle coreopsis avant de la surteindre à la garance produit un écarlate d’une vivacité remarquable. Un passage dans notre bain de jaune, suivi cette fois d’un bain rapide en cuve d’indigo, donne un vert profond et lumineux, une couleur qu’aucune plante ne fournit directement. C’est l’une des grandes méthodes classiques pour obtenir des verts en teinture naturelle.
Quelles autres plantes permettent de teindre en jaune avec des plantes ?
Le coreopsis, le cosmos et l’œillet d’Inde ne sont évidemment pas les seules sources de jaune. Dans l’histoire de la teinturerie européenne, la référence du Grand Teint est la gaude (Reseda luteola). Elle doit sa réputation à sa très haute teneur en lutéoline, une molécule reconnue pour sa stabilité, qui habillait autrefois les draps des rois, quand nos trois fleurs de jardin restent plus sensibles à la lumière.
D’autres plantes du jardin ou du verger, comme le bouleau ou le genêt des teinturiers, offrent aussi de beaux jaunes, avec des chimies différentes de celle des anthochlores. On y reviendra dans de futurs articles, au fur et à mesure qu’on les aura vraiment testées à l’atelier plutôt que de les citer en passant.
Un jaune honnête et vivant
Ces trois plantes ne font pas partie des grandes matières traditionnellement classées parmi les teintures Grand Teint, une distinction établie dès le XVIIe siècle par une ordonnance de Colbert. Les jaunes qu’elles donnent peuvent néanmoins être très beaux et suffisamment durables pour de nombreux usages, à condition de tenir compte de leur sensibilité à la lumière. Sur des textiles mordancée à l’alun, conservée à l’abri d’une exposition prolongée au soleil, le résultat tient bien des années. Sur une pièce portée tous les jours en été, la couleur évoluera. Certains teinturiers voient dans ce vieillissement une qualité plutôt qu’un défaut, parce que la couleur naturelle ne disparaît pas, elle se patine.
Sources
- Dominique Cardon, Le Monde des teintures naturelles, Belin (chimie des anthochlores et flavonols, manuscrit jésuite de Quito 1703, mécanisme de dégradation enzymatique des pigments au séchage)
- Felipe Guamán Poma de Ayala, Nueva Corónica y Buen Gobierno (1615)
- Bernardino de Sahagún, Codex de Florence, Livre X (v. 1569)
- Michel Pastoureau, Yellow: The History of a Color
- William Partridge, A Practical Treatise on Dying (1823)



