Histoire du bois de campêche

Histoire du bois de campêche

Le bois de campêche, une teinture de pirates

🕐 Temps de lecture : 6 min · Accessible à tous

Dans les marécages du Yucatán, la chaleur ne retombe jamais vraiment et les moustiques ne laissent aucun répit. C’est pourtant là, en plein jour, que les haches se mettent au travail. Le bois qu’on coupe est épineux, difficile à manier, mais les patrouilles espagnoles ne s’aventurent pas jusque dans ces tintales, ces forêts de campêche enfouies au cœur des marais. Une entaille dans le tronc révèle un bois de cœur rouge sombre, presque noir par endroits. Les hommes qui travaillent ici ne sont ni des marchands officiels ni des colons en règle. Beaucoup ont d’abord été pirates avant de devenir bûcherons, ou l’inverse. La frontière entre les deux métiers n’a jamais été très nette dans cette partie du monde.

Ce bois qu’ils coupent en cachette, les Espagnols cherchent à en contrôler l’exploitation depuis le XVIe siècle. Le campêche est déjà l’une des teintures naturelles les plus recherchées d’Europe, et cette rareté va coûter cher, à tout le monde.

L’arbre qu’on vient d’abattre porte un nom savant, Haematoxylum campechianum, littéralement « bois de sang », du grec haima, le sang, et xylon, le bois. C’est un arbre épineux, qui dépasse rarement une dizaine de mètres, originaire des rives de la baie de Campeche, au Mexique. Seul son bois de cœur intéresse les teinturiers, c’est là que se concentre la matière colorante.

Une guerre pour une couleur noire

Le corsaire et naturaliste anglais William Dampier a passé du temps dans ces camps de bûcherons avant de devenir l’un des explorateurs les plus lus de son époque. Il y raconte l’histoire d’un capitaine nommé James, qui s’empare d’une cargaison de campêche sans en comprendre la valeur et en brûle une bonne partie, avant de réaliser, trop tard, ce qu’il vient de perdre. Dampier lui-même s’est fait embaucher dans un de ces camps pour son premier mois de travail, payé une tonne de bois de campêche, une matière alors activement recherchée sur le marché européen, mais gagnée au prix d’un travail épuisant dans la boue et les épines.

Ce trafic finit par inquiéter l’Angleterre, mais pas seulement pour les raisons qu’on pourrait imaginer. Dès 1581, et pendant près de quatre-vingts ans, le pays interdit purement et simplement l’importation et l’usage du campêche. Les stocks saisis sont brûlés en public, les teinturiers pris en infraction risquent la prison. Le prétexte officiel est que les couleurs obtenues sont trop fugaces. Derrière cet argument se jouent aussi des intérêts économiques bien réels, une concurrence directe avec les teintures déjà utilisées par les teinturiers anglais, pastel compris. Quand la loi est enfin abrogée, le Parlement affirme que l’industrie a désormais appris à fixer la couleur. Au même moment, l’Angleterre renforce sa présence dans des régions riches en campêche en Amérique centrale. Ce bois longtemps interdit devient alors une ressource qu’il est plus simple de commercialiser légalement, tout comme les pirates qui l’exploitent.

Le conflit s’étire sur plus d’un siècle, jusqu’à la bataille de St George’s Caye en 1798, un tournant majeur dans l’affirmation du contrôle britannique sur ce territoire. Il deviendra le Honduras britannique, puis le Belize. Chez les Mayas du Yucatán, qui utilisaient déjà ce bois bien avant l’arrivée des Espagnols pour se peindre le corps en noir, l’arbre est appelé ek’, un nom associé au noir.

Le campêche, interdit pour le bleu, indispensable pour le noir

Ce qui rend le bois de campêche si convoité, et si contesté, tient à une contradiction que les teinturiers du XVIIe siècle connaissaient bien. Sur laine, soie ou coton, il peut produire des bleus, des lavandes et des violets d’une rare profondeur, mais ces teintes tiennent mal à la lumière. Le règlement français sur la teinture du 15 janvier 1737 interdit d’ailleurs formellement l’usage du campêche pour toute nuance de bleu, gris ou violet sur les laines et les draps de qualité. C’est une matière de Petit Teint, jugée indigne des étoffes qui doivent durer.

Pour le noir, en revanche, personne ne s’en passe. Associé au fer, l’hématoxyline du campêche permet d’obtenir des teintes qui s’approfondissent jusqu’au noir. Colbert lui-même, dans son Instruction générale pour la teinture des laines de 1671, reconnaît qu’« on ne saurait donner la dernière perfection à un noir sans le bois d’Inde », l’un des noms donnés au campêche à l’époque. Le bois rend l’étoffe plus sombre, plus lustrée, et la laine plus souple sous les doigts. Pendant deux siècles, il devient l’ingrédient qu’aucun teinturier de noir ne peut ignorer, jusqu’à devenir, à la fin du XIXe siècle, l’ingrédient presque systématique des noirs de soie.

Certains praticiens ne partagent pourtant pas cet enthousiasme, du moins pas pour toutes les couleurs qu’on tire du campêche. Le teinturier William Partridge est catégorique sur les bleus. Un tel bleu, écrit-il, ne se fait jamais sur quoi que ce soit ressemblant à du beau tissu, et son avis rejoint, sans le savoir, la réglementation française qui avait déjà écarté ces mêmes couleurs cinquante ans plus tôt.

Le même arbitrage, aujourd’hui, dans nos bains

Chez Tribu Indigo, le campêche n’a pas quitté l’atelier, et il pose toujours le même arbitrage. Avec un mordançage à l’alun, il donne un violet et une lavande d’une grande douceur sur les écharpes en laine mérinos, mais cette couleur reste fragile à la lumière, exactement comme les régulateurs du XVIIIe siècle le reprochaient déjà. Ce n’est pas un Grand Teint, contrairement à l’indigo, et il n’y a pas de raison de le prétendre. L’un et l’autre sont d’authentiques teintures naturelles, et pourtant ils ne se comportent pas du tout pareil sur la fibre. L’indigo résiste remarquablement bien à la lumière, le campêche demande qu’on le regarde comme une couleur vivante, appelée à évoluer avec le temps.

Une très petite quantité de fer dans le bain change la donne. La couleur s’approfondit vers un violet foncé, presque bordeaux, plus stable sans pour autant atteindre les noirs très profonds obtenus historiquement par certains procédés industriels, notamment avec des mordants métalliques comme les sels de chrome. Le bois de cœur, lui, ne ressemble à rien de ce qu’on imagine avant de le voir en cuve. Bordeaux, presque brun, il vire au violet en quelques minutes à peine.

Un autre usage, plus inattendu, se fait à sec. Saupoudré directement sur un écoprint en train de cuire, le campêche enrichit le fond et fait apparaître des touches de violet vif là où on ne les attend pas, entre les empreintes de feuilles, dans les marges du motif.

Quatre cents ans plus tard, le campêche traverse toujours les bains des teinturiers. La couleur n’a pas changé. Notre façon de la regarder, si.

Sources

  • Wikipédia, Campêche (arbre)
  • Cairn.info, Pour des couleurs plus solides ? (Instruction générale pour la teinture de Colbert, 1671, et règlement de 1737)
  • Persée, Instruction générale de Jean-Baptiste Colbert pour l’exécution des règlements généraux des manufactures et teintures (1670-1671)
  • Dominique Cardon, Le Monde des teintures naturelles, Belin, 2014 (bûcherons-pirates, William Dampier, William Partridge, guerre du campêche)

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