Histoire de la garance : teinture naturelle

Histoire de la garance : teinture naturelle

🕐 Temps de lecture : 6 min · Accessible à tous

La garance, un rouge fabriqué en Allemagne

Août 1914. Sur les routes de Lorraine, les fantassins français avancent en capote bleue et pantalon rouge, un rouge éclatant, visible de loin au milieu des champs moissonnés. On l’appelle rouge garance, du nom de la plante qui l’a longtemps fourni, et l’armée française le porte depuis 1829. Mais en 1914, ce rouge n’a plus grand-chose de français.

Depuis les années 1880, l’histoire de la garance ne passe plus par les casernes. Le drap militaire est teint avec de l’alizarine de synthèse fabriquée en Allemagne par la BASF. Les soldats partent donc à la guerre vêtus d’une couleur qui porte encore le nom d’une racine, mais qui sort désormais des usines du pays qu’ils vont combattre. Comment une plante a-t-elle pu teindre le monde pendant plus de trois mille ans, avant d’être remplacée en moins d’une génération par une molécule fabriquée en laboratoire ? Pour le comprendre, il faut reprendre l’histoire de la garance bien avant les uniformes de 1914.

Une racine qui voyage depuis l’Antiquité

Rien, à la surface, ne trahit la garance des teinturiers, Rubia tinctorum. C’est une plante grimpante sans éclat, aux tiges hérissées de petits crochets qui s’accrochent à tout, aux fleurs jaune verdâtre qu’on remarque à peine. Il faut attendre deux ou trois ans, puis l’arracher, pour découvrir sous l’écorce brune une racine rouge. Séchée et moulue, c’est elle qui fait la couleur.

Et cette couleur est très ancienne. On en a retrouvé sur des textiles de la tombe de Toutânkhamon, et six ou sept siècles avant notre ère, un scribe de Babylone en notait déjà la recette sur une tablette d’argile. Mais c’est à Palmyre, en Syrie, qu’on mesure jusqu’où la garance voyage. Dans les tours funéraires de cette ville caravanière, on a retrouvé des soies du Ier siècle tissées en Chine et teintes à la garance, et parmi les textiles du site, les analyses ont identifié la garance indienne, Rubia cordifolia. Une soie venue de Chine, une racine venue d’Inde, et entre les deux, des milliers de kilomètres de caravanes. À l’autre bout de l’Asie, la cour impériale du Japon réserve déjà l’akane, sa cousine locale, aux vêtements de ses plus hauts dignitaires.

L’or rouge de la Provence

En Europe, Charlemagne en fait planter dans ses domaines dès l’an 800. Pendant des siècles pourtant, ce sont les Hollandais qui tiennent le marché, et la France paie. Un rouge de grand teint, qui résiste à la lumière comme au lavage, ne se remplace pas si facilement, si bien qu’en 1747 l’intendant du Languedoc fait recenser jusqu’aux pieds de garance sauvage de sa province, dans l’espoir de relancer une culture française.

La solution va venir d’un homme au destin improbable. Jean Althen naît au début du XVIIIe siècle dans une famille arménienne. Capturé lors d’un conflit, il passe une quinzaine d’années en esclavage à cultiver la garance, avant de s’évader avec l’aide du consul de France et de gagner le royaume. Après plusieurs tentatives infructueuses, il trouve vers 1760, dans le Comtat Venaissin près d’Avignon, les terres riches des paluds, où la garance réussit enfin. Althen meurt pourtant dans la misère en 1774, sans voir sa plante devenir l’or rouge du Vaucluse.

Après sa mort, tout s’accélère. Les guerres de la Révolution coupent les importations, et les paysans du Vaucluse se tournent en masse vers la garance. Les champs se multiplient, une cinquantaine de moulins tournent nuit et jour le long de la Sorgue pour broyer les racines, et les marchands d’Avignon, pour classer leurs poudres, finissent par empiler les sigles, SFFF, EXSFFF, jusqu’aux PEXSFFF des garances « surpassées ». La racine teint les draps, les toiles imprimées et le fameux rouge Turc, dont le procédé est alors jalousement gardé. Pendant un temps, tout semble réuni pour que cette fortune dure. Mais les chimistes ont déjà commencé à chercher ce qui fait rougir la garance.

1868, la molécule copiée

Parmi eux, un nom inattendu, celui de Jean-Henri Fabre, qui n’est pas encore l’entomologiste célèbre de ses Souvenirs. En 1859, il dépose un brevet pour une garance purifiée, la « paludine ». Neuf ans plus tard, à Berlin, Carl Graebe et Carl Liebermann font mieux, ou pire. Ils fabriquent l’alizarine, la molécule rouge de la racine, à partir du goudron de houille, et la BASF se charge d’en produire à l’échelle industrielle.

Cette fois, la teinture à la garance ne peut pas lutter. La plante demande des années de culture, des récoltes, des moulins et d’immenses surfaces, quand l’usine sort le même colorant en quantité, d’une couleur toujours égale et pour bien moins cher. En dix ans, le quintal de garance tombe de 200 à 25 francs. En 1881, le Midi produit encore 25 000 tonnes de racines, plus du tiers de la récolte mondiale, et cinq ans plus tard il n’en cultive même plus dix hectares. Les moulins ferment, les garanciers abandonnent leurs champs, et lorsque les soldats français enfilent leur pantalon rouge en août 1914, plus aucune racine de Provence n’entre dans sa couleur.

L’histoire de la garance continue à l’atelier

La garance n’a pourtant pas disparu. Des teinturiers la replantent depuis une quarantaine d’années, jusqu’en Provence, où l’association Couleur Garance la cultive de nouveau à Lauris. Et la plante continue son voyage. Chez Tribu Indigo, nous utilisons sa cousine indienne, la manjistha, en poudre. Sur le coton, elle donne des rouges brique, proches du terracotta, et sur les fibres protéiques, comme la laine ou la soie, un rouge encore plus vif. Comme les anciennes teintures à mordant, elle se travaille sur une fibre mordancée. Nous l’utilisons en bain de teinture, mais aussi en block-print, où la poudre saupoudrée entre les fleurs fraîches apporte des touches de rouge aux empreintes végétales.

Le pantalon de 1914 portait le nom d’une plante qui n’y était plus. Dans nos bains, c’est l’inverse, la couleur vient encore de la racine. Trois mille ans d’histoire tiennent parfois dans une cuillerée de poudre.

Sources

Newsletter Tribu Indigo

Recevez nos prochains articles

Teinture naturelle, savoir-faire artisanal et actualité de l'atelier, avec en prime votre code de réduction −10 % sur votre 1ère commande.

Une fois par mois. Désinscription en un clic.